Pichegru, Dreyfus, Lagrange, Seznec, Papillon… Quel est le trait commun entre ces hommes ? Le bagne, bien sûr ! Dans le cadre de l’exposition sur le bagne de la Guyane ou « la guillotine sèche » (ainsi appelé par des députés de la IIIe République hostiles à la peine capitale) qui se tient actuellement à la bibliothèque de la Roseraie, Bernard Borghésio-Ruff a donné vendredi 6 novembre à 20h30 une conférence très intéressante sur les anciens bagnes équatoriaux français. Une leçon d’histoire qui a littéralement captivé l’assistance villevaudéenne.
Pendant 2h30, le conférencier a tenu en haleine un auditoire de 35 personnes, ce qui attestait bien de l’intérêt de son sujet. Il faut dire que l’homme sait de quoi il parle : il a résidé en Guyane française pendant 24 ans, dont 8 ans consacrés à exercer des fonctions de conseilleur pédagogique en pays amérindien et 3 en tant que documentaliste. Passionné d’histoire, il a soigneusement consigné les récits d’anciens bagnards restés sur place et photographié les vestiges des camps encore existants. Parallèlement il a publié un livre sur la Guyane pour inviter les touristes à découvrir ce lointain département exotique situé sur la côte nord-est de l’Amérique du Sud, bordé au nord par l’océan Atlantique, au sud par le Brésil et à l’ouest par le Suriname.
Dans les grands camps installés près de Saint-Laurent-du-Maroni, la « capitale » du bagne de la Guyane, les conditions de vie sont absolument épouvantables. Sa vie de détenu, on la passe sur les chantiers à travailler ou bien dans sa case, une chaîne au pied. Jusque dans les années 30, dans leur case, les bagnards étaient rivés chaque nuit par une cheville à une longue barre horizontale. Le travail de la route est l’un des plus durs. Le temps de travail moyen est de 50 heures par semaine. Etre affecté au chantier de la route coloniale (distance de 24 km en 20 ans) se solde par la certitude d’y mourir ou d’en revenir totalement brisé. Bien souvent les décès consécutifs aux nombreuses maladies et fréquentes épidémies obligent l’administration pénitentiaire à changer les camps d’endroit. Dans ce climat équatorial où la pluviosité est excessive, les maladies sont légion. Paludisme, bien entendu, mais aussi tuberculose, pian-bois (leishmaniose), lèpre (au demeurant peu contagieuse contrairement à une idée répandue), ankylostomiase (parasites intestinaux), amibiases, dysenterie, choléra, typhoïde et, au début du bagne, la fièvre jaune qui touchait l’ensemble de la colonie. Les gardiens, moins malades que les bagnards, payèrent toutefois un lourd tribut aux maladies, notamment des suites d’alcoolisme pour beaucoup. Dans les camps, les règles de vie sont invariablement dictées par l’instinct de survie et la loi du plus fort. Le racisme est naturellement entretenu dans les rangs des prisonniers (les ressortissants du Maghreb sont souvent les auxiliaires des gardiens) et il convient de distinguer trois catégories principales de bagnards : les « transportés » (détenus condamnés à une peine de travaux forcés), les « déportés » (détenus condamnés pour motif politique ou de haute trahison, dont Dreyfus), les « relégués » (petits délinquants multirécidivistes envoyés à vie au bagne après un certain nombre de condamnations correctionnelles, même pour des motifs dérisoires).
Quand la presse s’en mêle
Face à des conditions de détention aussi affligeantes, il faudra attendre 1923 et la publication des reportages d’Albert Londres (1884-1932), célèbre journaliste au Petit Parisien, pour que le grand public s’émeuve enfin, prenant subitement conscience du sort déplorable des bagnards : 7000 condamnés sont alors surveillés par 600 gardiens cantonnés à Saint-Laurent du Maroni et sur les îles du Salut. Le changement des mentalités est dès lors en marche, mais ce n'est qu'en 1938 que seront abolies toutes les peines de travaux forcés dans le droit pénal français. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la colonie pénitentiaire sera définitivement fermée et en 1946 la Guyane française recevra le statut de département d'outre-mer. Une sombre page de notre histoire est tournée, mettant fin à près de deux siècles de souffrances, d’inhumanité et d’injustice, car bon nombre de condamnés furent déportés à vie pour des délits mineurs.
Face à son auditoire très attentif, Bernard Borghésio-Ruff ne fut pas avare de détails sur la vie quotidienne dans les camps (la Montagne d’Argent, l’île du Salut, l’île du Diable, etc.) et d’anecdotes aussi. Parfois humoristiques, tantôt surprenantes, souvent tragiques. Notamment celle du détenu surnommé « Pincemin » qui réussit à s’enfuir avec deux détenus à bord d’un bateau à vapeur parce que leur gardien avait commis l’imprudence de descendre le premier sur le quai… Repris avec ses compagnons, il fut jugé par le tribunal maritime spécial, mais vit sa peine adoucie car il sut se défendre habilement et avec humour. Mais l’humour céda vite la place au drame. Ce même Pincemin décéda par la suite d’une tuberculose foudroyante, victime du fameux trafic des crachats. Au bagne il était courant d’acheter des crachats à des tuberculeux pour se voir dispenser de travaux forcés par le médecin de la colonie. En ce qui concerne les évasions, mieux vaut ne pas y songer tant le pays est hostile et ses voies impraticables. Très peu y réussirent et beaucoup furent repris, voyant leur condition de détention immédiatement aggravée. Il y eut une centaine d’exécutions capitales pendant la durée du bagne. La « veuve » (la guillotine) fonctionnait en général au camp de Saint-Laurent ou sur l’île Royale. Le bourreau était un bagnard volontaire qui disposait de quelques privilèges, d’un logement individuel et qui se voyait dispensé des travaux forcés.
L’histoire (très romancée) de Papillon, alias Henri Charrière - à propos duquel le conférencier tint à démythifier la personnalité - était en fait inspirée de celle (bien réelle) de Pierre Bougrat, ce médecin marseillais arrêté et accusé en 1925 du meurtre de Rumèbe, comptable et encaisseur de fonds. Pierre Bougrat fut condamné à perpétuité, peine aussitôt commuée en 25 ans de détention parce qu’il avait été décoré de la légion d’honneur. Envoyé au bagne en 1928, il réussit à s’en évader six mois plus tard en compagnie d’autres bagnards. Gracié par la France, mais non réhabilité, il refusera d’y retourner, préférant rester au Venezuela jusqu’à sa mort (en 1962) pour y soigner les pauvres. Il sera d’ailleurs un véritable héros national dans ce pays où une école et des rues porteront son nom.
Serge Moroy
Tout d'abord, je voudrais remercier sincèrement l'ensemble des personnes qui ont pris la peine de se déplacer vendredi (dont M. le maire), et qui continueront de le faire dans les jours à venir.
Comme certains le savent, j'ai de lointaines attaches avec la commune de Villevaudé où je fus instituteur de 1975 à 1979 (je m'y plaisais tant que cela a été un déchirement de partir... mais j'avais réalisé qu'il fallait faire un choix : rester, et cela aurait été jusqu'à la fin de ma carrière tant je m'étais attaché à cette petite commune constituée de trois petits villages distincts où chacun se connaissait - ou tirer un trait pour me "renouveler")
Un grand merci évidemment à l'ALJ, à la bibliohèque de la Roseraie et à leurs présidentes, sans qui ce travail n'aurait pas été possible, de même qu'à M. Serge Moroy pour ce compte rendu exhaustif
Un petit correctif: l'esclavage en Guyane a commencé plus tôt, dès la première moitié du XVIIe siècle. Mais la Guyane étant "en bout de ligne" après la Martinique puis la Guadeloupe recevait moins de main d'œuvre servile d'une part, et le "marronage" permettait de conquérir la liberté effective dans la jungle d'autre part - alors que l'exiguïté des îles antillaises empêchait les candidats à la liberté de s'évader durablement ; cela, plus une situation sanitaire désastreuse, et la répugnance à s'installer dans une colonie qui avait si mauvaise réputation était à l'origine de la faible démographie de la Guyane.
Autre petit détail : Lagrange s'est targué d'avoir été placé sur l'île du Diable - cela faisait mieux dans le tableau, si j'ose dire. En réalité, il demeura (après son temps de réclusion à Saint-Joseph où il fut relativement épargné) sur l'île Royale, bien plus "vivable". Là, il décora essentiellement la chapelle et l'hôpital, tout en mettant ses talents de faussaire à son propre service et à celui de surveillants et d'administrateurs complices avec la fabrication de faux bordereaux de fournitures.
Il est question de mettre le contenu de l'exposition en ligne - ce qui demandera un gros travail et ne se fera donc pas en un jour...
Mais je tiens à conclure en dédiant cette modeste contribution à la mémoire de Messieurs Badin, Senielski (de Saint-Laurent du Maroni), Vaudé (de Kourou), anciens transportés qui ont choisi de demeurer en Guyane avec qui je me suis entretenu régulièrement entre 1984 et 1986 pratiquement sans réserve**, de même qu'à celle de Monsieur Martinet (ami des deux premiers, surveillant qui a pris sa retraite sur place)
** Par accord tacite, nous n'avons jamais évoqué les motifs qui les ont amenés en Guyane: nos entretiens portaient sur la vie au bagne, et l'évocation des terrifiantes années 1940-1943 a pris beaucoup de place dans ces débats.
Il n'y a plus aucun "vieux-blanc" en Guyane, et les éventuels survivants de la Transportation, s'il en demeure en France, ont dans le meilleur des cas 92 ans.
Rédigé par: bernard borghésio-ruff | 08 novembre 2009 à 20:35
Ce matin, les élèves de CM2 sont venus assister à la présentation de l'exposition par son auteur, qui a répondu à leurs nombreuses questions.
Rédigé par: y. godefroy | 17 novembre 2009 à 17:07
Les élèves de CM2 et leur enseignante remercient Bernard Ruf pour cette belle présentation de l'exposition ce matin. Les enfants ont été captivés pendant 1H30. Ils sont repartis riches d'informations inédites. Merci encore. Patricia Skorupski
Rédigé par: Patricia Skorupski | 17 novembre 2009 à 21:07